Taxer les super-riches? Débat exceptionnel avec Zucman, Stiglitz et Ghosh

Trois économistes de renommée mondiale ont été invités à l’Assemblée par Eric Coquerel pour débattre de la taxation des super-riches. Un débat crucial qui met en lumière l’impact des milliardaires sur la démocratie et l’économie.

Les derniers sondages indiquent que près de 86% des Français soutiennent la taxe Zucman. Cet impôt plancher de 2% sur le patrimoine des ultra-riches s’est imposé dans le débat public au cœur d’une actualité sociale et politique brûlante : le mouvement 10 septembre et la chute du Gouvernement Bayrou. Si 2% paraît mineure au regard des richesses exubérantes de nos oligarques français, ces derniers n’ont su voir dans cette proposition, que le socialisme rouge, l’odeur de l’essence des chars soviétiques marchant sur Paris. Mais loin de ces caricatures indignes, l’Assemblée nationale s’est honorée à travers un débat de fond organisé par Éric Coquerel et Charles de Courson, réunissant trois économistes de renommée mondiale : Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, Jayati Ghosh, professeure et coprésidente de l’ICRICT, et Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire européen de la fiscalité (..).

Des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres 

La politique néolibérale menée depuis plus de quarante ans nous a finalement ramenés… au XIXᵉ siècle. Ironie tragique : après avoir vanté pendant des décennies la « modernité » de la dérégulation, de la baisse des impôts et de la sacro-sainte compétitivité, nous retrouvons des niveaux d’inégalités comparables à ceux de l’époque des barons du rail et des grandes fortunes industrielles.

Comme l’a rappelé Éric Coquerel, le patrimoine des milliardaires a doublé en dix ans, passant de 600 à 1200  milliards d’euros de richesses supplémentaires accumulées depuis la suppression de l’ISF. Bien entendu, le patrimoine des français, lui, n’a pas doublé en 8 ans. En bref, les ultra-riches s’enrichissent plus vite que les riches, qui s’enrichissent plus vite que les pauvres. Un constat sur lequel même Charles de Courson semble s’être accordé. 

La France : un pays d’évasion fiscale 

L’enrichissement exponentiel de ces ultra-riches n’est jamais que le résultat d’un pillage organisé, d’une spoliation systématique, d’une escroquerie légalisée, d’un détournement de la mondialisation qu’ils ont appelée de leur voeux. Il ne doit rien au génie individuel ni à un travail surhumain, mais tout à l’héritage, à un égoïsme immoral, et surtout à une politique fiscale complice, soigneusement construite depuis les années 1980 pour favoriser l’accumulation effrénée des richesses entre les mains d’une infime minorité.

Comme l’a rappelé Gabriel Zucman, la fiscalité française n’est pas progressive : elle est dégressive pour les plus riches. En effet, “les milliardaires paient environ deux fois moins de prélèvements obligatoires que le Français moyen” : autour de 25 % contre 30 à 50 % pour les autres.  Pour être plus clair : Bernard Arnault paie moins d’impôt, proportionnellement à son revenu, que sa secrétaire

Ce paradoxe n’est pas seulement français : il est mondial. Zucman cite les révélations de ProPublica aux États-Unis, montrant que certains milliardaires parvenaient à déclarer… zéro revenu imposable. Jeff Bezos, alors l’homme le plus riche du monde, avait même réussi une année à se présenter comme si pauvre qu’il avait perçu des allocations familiales. Rien d’illégal : c’est l’illustration implacable d’un système fiscal qui permet aux ultra-riches d’échapper presque totalement à l’impôt

La ploutocratie (gouvernement par les plus fortunés) décryptée 

Au-delà des chiffres et des courbes, le débat sur la taxe Zucman révèle une vérité plus brutale : la France est déjà, dans une large mesure, une ploutocratie. Comme l’a rappelé Joseph Stiglitz, l’explosion des fortunes ne se traduit pas seulement par une inégalité matérielle, mais par une mainmise des milliardaires sur l’opinion publique et la démocratie elle-même. « Ceux qui sont en haut de la société contrôlent les réseaux sociaux, les journaux, la presse, les médias. Ils contrôlent ce que nous entendons, ce que nous pensons en quelque sorte. » En d’autres termes, ils dictent les termes du débat politique.

Jayati Ghosh a insisté sur cette emprise corrosive : « les inégalités ont des conséquences que l’on voit tout autour de nous. On le voit dans l’érosion de la démocratie, on le voit dans la réduction des biens que les citoyens peuvent se payer et aussi dans le sentiment de citoyenneté. On commence à se demander qui a le droit d’être un citoyen ou non à cause de l’économie et de la politique. ». Ces inégalités ne minent pas seulement la démocratie, elle menace aussi la vie sur Terre : « nous avons déjà dépassé six des neuf barrières planétaires », avertit-elle, soulignant que même les plus riches, « même s’ils veulent s’enfuir et vivre dans leurs bunkers en Nouvelle-Zélande », ne pourront échapper aux conséquences. La septième vient d’être franchie concernant le seuil d’acidification des océans.

Les milliardaires, enfants gâtés de l’Etat.

Un autre point saillant du débat est l’hypocrisie fondamentale des ultra-riches : ils sont les premiers bénéficiaires de l’investissement public, mais les derniers à vouloir y contribuer. Joseph Stiglitz l’a rappelé avec force : « Une économie productive nécessite des investissements publics dans les infrastructures, l’éducation, la technologie. Pourquoi la Silicon Valley se porte-t-elle si bien aujourd’hui ? Parce que l’université de Stanford, de Berkeley et tant d’autres laboratoires de recherche ont été financés par le gouvernement. » Autrement dit, les grandes fortunes prospèrent sur un terreau public financé par les impôts… dont elles s’exonèrent ensuite.

Gabriel Zucman a enfoncé le clou : « Si vous êtes devenu extrêmement riche en France, c’est en grande partie parce que vous avez bénéficié de l’éducation, des infrastructures publiques, de la santé, de l’accès au marché, des tribunaux qui ont protégé vos droits de propriété. » Leur richesse est « toujours au moins en partie une création collective », et non le fruit d’un seul mérite individuel. Leur ingratitude n’a donc aucune limite, pas plus que leur fortune. 

Jayati Ghosh, enfin, a montré l’absurdité de cette situation : les super-riches refusent de contribuer, tout en fragilisant l’État qui leur a permis de s’élever. Résultat : « l’incapacité de l’État à subvenir aux besoins de ses citoyens » grandit, non pas faute de richesses, mais parce qu’elles sont captées et retenues par ceux qui en doivent l’essentiel à la collectivité.

Ce débat a pu éclairer un débat démocratique aujourd’hui sclérosé et embrumé par les invectives les plus stériles. Mais il n’en restera pas au stade de la discussion académique : il trouvera bientôt son prolongement à l’Assemblée nationale. Durant la discussion du projet de loi de finances pour 2026, La France insoumise, notamment par la voix de René Pilato, portera et votera la taxe Zucman. Ce sera l’heure de vérité : on verra alors le Rassemblement national et Renaissance marcher main dans la main, pour défendre non pas l’intérêt général, mais les coffres-forts de Bernard Arnault et de ses semblables. Face à cette coalition capitalo-fasciste, qui préfère ponctionner les services publics plutôt que les milliardaires, une seule force politique résiste encore : La France insoumise.

Vincent Biton
Collaborateur à l’Assemblée Nationale

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2 responses to “Taxer les super-riches? Débat exceptionnel avec Zucman, Stiglitz et Ghosh”

  1. […] super-riches. Nous avions suivi à ce sujet un débat exceptionnel avec Zucman, Stiglitz et Ghosh (ici). Octobre avait aussi été l’occasion de rencontrer plus d’assocaitions, comme […]

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